Last updated: July 25, 1997
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César Cui

LE FLIBUSTIER

COMÈDIE LYRIQUE EN TROIS ACTES

Libretto by JEAN RICHEPIN, after his play


Preliminaries | Act I | Act II | Act III

LE FLIBUSTIER

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

LEGOËZ, PIERRE, JANIK, MARIE-ANNE

Au lever du rideau, Legoëz, Janik et Marie-Anne sont dans la même attitude 
qu'au début du premier acte.  Pierre se promène de long en large.

LEGOËZ, regardant la mer, puis les gens.
Un fameux temps!  La mer au large est un peu grise;
Mais c'est bon pour la pêche, avec deux doigts de brise.
        (Voyant qu'on se tait, à part.)
Allons, j'ai beau parler, personne ne répond.
Cargaison de muets!  Motus dans l'entrepont.
        (A haute voix.)
Ah!  çà, vous avez donc bien peur d'user vos langues,
Vous autres?
        (A Pierre.)
                 Toi, tu vas, là, tu roules, tu tangues!
Eh!  bon Dieu!  file-moi du câble à ton bossoir,
Et jette l'ancre, c'est-à-dire viens t'asseoir.
        (A Janik, qui s'absorbe dans son travail de dentelière.)
Et toi, fillette, tu te crèves les prunelles
Sur ton travail.  Au moins, chante des ritournelles,
Comme autrefois.

JANIK
                      Je n'ai plus le cur aux chansons.

LEGOËZ
Mais enfin, tous, à quoi pensez-vous?

JANIK, timidement.
                                         Nous pensons...

MARIE-ANNE
Au pauvre diable.

LEGOËZ
                     Encor!  C'est donc une gageure!
Vouloir que ce forban, ce gueux...

JANIK
                                       Puisqu'on te jure
Qu'il était innocent.

LEGOËZ
                        Innocent!  C'est trop fort.

MARIE-ANNE
J'ai raconté la chose à Pierre, et sans effort
Il a compris.

PIERRE
                 C'est vrai.  La seule destinée
Fut coupable.

JANIK, à son grand-père.
                Tu vois!

LEGOËZ, se levant.
                          Tu n'es qu'une obstinée.
        (A Marie-Anne qui fait un geste.)
Vous aussi.  Quant à Pierre, il est trop bon, vraiment.
        (Coupant la parole à tous qui veulent insister.)
Non, laissez-moi tranquille avec ce garnement.
Je l'ai chassé, maudit.  Il a ce qu'il mérite.
Tant plus on le défend, tant plus cela m'irrite.
Et si vous ne pouvez parler que de cela,
Eh bien!  vous faites mieux de vous taire, voilà!
        (A son tour il se met à marcher en long et en large, au milieu du silence 
général; puis, s'arrêtant soudain.)
Bon!  maintenant, c'est moi la barque démarrée
Qui va de long en large au gré de la marée!
Et je viens!  Et je vire!...  Ah!  c'est trop bête, aussi!
Peste soit du coquin qui nous met en souci
Quand nous devrions tous avoir le cur en fête!
Quoi!  L'absent nous arrive, avec fortune faite,
Comme dans ta chanson, hein!  Janik, tu m'entends!
Nous n'aurions plus qu'à rire et prendre du bon temps;
Lui, boire à ses amours, et nous, à sa vaillance;
Et nous nous regardons en vrais chiens de faïence.
Dire que c'est sa faute, à ce voleur de nom!
Et l'on veut qu'à présent je lui pardonne!...  Oh!  non!
Et l'espérer, c'est la démence des démences.
Car je prétends...

JANIK
                    Tu vois, c'est toi qui recommences.

LEGOËZ
Eh bien!  J'ai tort.  Parlons d'autre chose, en effet.
Tiens, redis nous plutôt, toi, comment il se fait
Que tu cherchas fortune aux mines du Mexique,
Et que, parti marin, tu nous reviens...  cacique?

PIERRE
Je vognais sur un bout d'aviron, quand passa
Ce navire anglais.

LEGOËZ
                     Hon!  Je n'aime pas bien ça,
Anglais!

PIERRE
          Il m'a sauvé la vie.

LEGOËZ
                                Oui, je l'accorde.
N'importe!  Ces Anglais, gens de sac et de corde.

PIERRE
Enfin, Anglais ou non, ils m'avaient repêché.
C'étaient des chercheurs d'or.  Avec eux j'ai cherché.
Une vie à nom gré, vaillante, aventureuse,
Libre surtout.  Je n'en sais pas de plus heureuse.
Un pays!  Du nouveau partout, à chaque pas!
Et des rochers!  Un sol...

LEGOËZ
                             Il ne me plairait pas.
Des rochers!  Des rochers!  Se peut-il qu'on préfère
Des rochers
        (Montrant la mer.)
                à ça?

PIERRE
                     Mais...

LEGOËZ
                             L'eau, voilà mon affaire.
Et tes montagnes, peuh!

PIERRE
                            Avec des mines d'or.

MARIE-ANNE
C'est là que vous avez découvert le trésor?

PIERRE
Oh!  découvert!  Après quatre ans de dure peine.

LEGOËZ
                                            Mais aussi,
Les gagner en fouillant sous la terre, merci!
Sale métier!

PIERRE
Je ne dis pas; mais quand vous verrez cette terre,
Son beau ciel, la prairie immense et solitaire,
Et les vierges forêts qui descendent des monts,
Et l'air libre qu'on y respire à pleins poumons,
Et l'espace sans borne ouvert devant la marche,
Quand vous y régnerez comme un roi patriarche,
Peut-être cependant trouverez-vous aussi
Qu'on y peut vivre à l'aise, et même mieux qu'ici.

LEGOËZ
Mieux qu'ici!...  Tu l'entends, Janik?

JANIK
                                        J'entends, grand-père.

LEGOËZ, à Pierre.
Et tu veux nous mener là bas?

PIERRE
                                 Mais, je l'espère.

LEGOËZ
Diable!  A cet espoir-là je n'avais point songé.
                                       Ton diantre de coin,
Est-ce que c'est tout près de la mer?

PIERRE
                                        non.

LEGOËZ
                                                Bien loin?

PIERRE
Vingt jours.

LEGOËZ
                Oh!  oh!  Plus loin qu'aucun bourg de Bretagne.
Alors, même du plus fin haut de la montagne,
On ne la voit pas?

PIERRE
                      Qui?

LEGOËZ
                           La mer.

PIERRE
                                   Non.

LEGOËZ
                                        Triste endroit!
Hein, Janik?

JANIK
               Certe.

LEGOËZ
                      Et quand il vente du noroit,
Et que le plein du flot vient des côtes anglaises,
On ne l'entend jamais saborder les falaises?

PIERRE
Mais non.

LEGOËZ
             Et quand, avec ses pavillons flottants,
Rentre au port un bateau parti depuis longtemps,
On ne va pas au quai tont en joyeux tapage
Voir si l'on reconnaît son gas dans l'équipage?

PIERRE
Non, bien sûr.

JANIK, regardant le ciel et comme se parlant à elle-même.
                Et le soir, quand le soleil descend,
Où donc te mires-tu, beau nuage, en passat,
Goëland fatigué qui sur l'onde sommeilles,
Berçant ton ventre d'or et tes ailes vermeilles?

PIERRE, un peu ironique.
Mais, cousine, pour vos beaux nuages errants,
Permettez, nous avons de grands fleuves, si grands
Qu'on ne distingue rien de l'une à l'autre rive.

LEGOËZ
Les fleuves!  Oui, je sais.  Ça coule à la dérive.
Sans doute, c'est de l'eau; de l'eau qui marche; mais
Elle s'en va tonjours et ne revient jamais.
Ce n'est pas comme ici.  La marée est fidèle.
Elle a beau s'en aller au diable, on est sûr d'elle.
Au revoir!  Au revoir!  dit-elle en se sauvant.
Car elle parle.  Car c'est quelqu'un de vivant.
Et tout ce qu'elle crie, et tout ce qu'elle chante,
La mer, selon qu'elle est d'humeur douce ou méchante!
Et tous le souvenirs des amis d'autrefois,
Dont la voix de ses flots a l'air d'être la voix!
Et les beaux jours vécus sur elle à pleines voiles!
Et les nuits où l'on croit cingler vers les étoiles!
Ah!  mon Pierre, mon gas, tout ça, ce n'est donc rien?
Maudit soit le pays qui t'a rendu terrien!
Il peut être plein d'or; je n'en ai pas envie.
Certes, je n'irai pas y terminer ma vie.
Tu veux nous rendre heureux et je t'en remercie.
Pardon, si je te fais de la peine.
Mais ne plus voir la mer, je ne peux pas.
Pour moi, tout vent qui vient de terre est mauvais vent
Un vrai marin, ça meurt sur la mer,
        (Montrant la fenêtre.)
                                        ou devant.
        (Voyant Pierre attristé et lui parlant d'un air attendri.)
Tu veux nous rendre heureux; et je t'en remercie.
Seulement...  Enfin, quoi!  La chose est éclaircie.
Pardon si je t'ai fait de la peine, mon gas;
Mais ne plus voir la mer...  jamais, je ne peux pas.

PIERRE
Nous en reparlerons.

LEGOËZ
                        Soit!  Mais j'ai mon idée.
Caboche de Breton, caboche décidée!
Ah!  quel malheur, que tu ne sois plus bon marin!
Non, regarde!  Janik en a l'air tout chagrin.
Eh!  dame, que veux-tu?  C'est qu'elle me ressemble.
Renier la mer!
        (Prenant Pierre par le bras.)
                Tiens!  Allons la voir ensemble.

PIERRE
Allons!

LEGOËZ, à Janik.
         Il faudra bien qu'il cède.  Ne crains rien.
Janik ne sera pas la femme d'un terrien.
        (Sortent Legoëz et Pierre.)


SCÈNE II

MARIE-ANNE, JANIK

MARIE-ANNE
Janik, pourquoi n'as-tu rien dit au cousin Pierre?

JANIK, soupirant.
Ah!  pourquoi?

MARIE-ANNE
                  Cependant, il a joint sa prière,
A la nôtre en faveur du pauvre Jacquemin.

JANIK
Oui, sans doute.  J'ai tort, j'en suis persuadée.
Mais quoi!  Je ne peux pas me faire à cette idèe:
Aimer l'autre et paraître aimable à celui-ci.

MARIE-ANNE
C'est ton cousin.  Il est loyal et brave aussi.

JANIK
J'en conviens.

MARIE-ANNE
                Ce n'est pas horreur qu'il doit te faire;
C'est pitié.

JANIK
              Soit!  Mais c'est l'autre que je préfère.


MARIE-ANNE
Songe qu'étant rivaux ils vont être ennemis.

JANIK
Rivaux!  Comment cela?  Moi, je n'ai rien promis
Qu'à Jacquemin.  Lui seul il a ma foi jurée.
Lui seul...

MARIE-ANNE
             Pierre a des droits.

JANIK
                                O ma mère adorée,
Ne parle pas ainsi!
C'est Dieu lui-même qui voulut me donner Jacquemin;
Tu le croyais hier, ô ma mère chérie,
Crois-le comme hier, je t'en supplie.
        (En l'embrassant.)

MARIE-ANNE
Hélas!  C'est ton désir; mais grand-père a le sien.


SCÈNE III

Les Mêmes, JACQUEMIN

JACQUEMIN, paraissant à la porte.
Excusez.

MARIE-ANNE
            Vous!

JACQUEMIN, à la fois très humble et très fier.
                   C'est moi...  J'ai vu sortir l'ancien
Avec le gas.  Alors... J'étais dans la ruelle,
A guetter.  Ils ne m'ont pas vu...  Quelle cruelle
Et dure chose, allez, pour un brave garçon,
De sentir des amis croire à sa trahison
Et de ne pas pouvoir leur crier:  C'est injuste!
Ah!  j'ai connu des jours mauvais dans la flibuste;
Mais pas de plus mauvais, vrai Dieu!  que celui-ci.
Et c'est pourquoi j'ai pris le droit d'entrer ici,
Pour vous demander...  Mais, pardonnez-moi si j'ose
Exiger ainsi...
        (Avec décision.)
                 Bref, leur a-t-on dit la chose?

MARIE-ANNE
A Pierre, oui.

JACQUEMIN
                Mais l'ancien?

JANIK
                                Il n'entend pas raisons.

JACQUEMIN, très ferme.
Je reux qu'on l'en instruise aussi.

JANIK, avec un nuance de reproche.
                                      Nous y faisons
Tous nos efforts.  D'ailleurs, plus tôt, plus tard, qu'importe?
Ma parole d'hier, au seuil de cette porte,
Doit vous donner le cur d'attendre, Jacquemin.

JACQUEMIN, avec effort.
C'est que, je dois vous dire aussi...  Je pars demain.

JANIK
Vous parte!  Et pourquoi?

JACQUEMIN
                               Parce que...  Dame, en somme,
Parce que, simplement, je suis un honnête homme.

JANIK
Comment, après l'aveu...?

JACQUEMIN
                              Cet aveu, justement,
J'ai réfléchi.  Merci de ce bon movement!
On m'accusait à faux, et d'un crime effroyable;
Brave, vous avez eu pitié du pauvre diable;
Alors vous avez dit, pour calmer ma douleur...
Mais si j'en abusais, je serais un voleur.

MARIE-ANNE
Vous êtes un vaillant garçon.

JANIK
                                 Mais, voyons, mère,
Il se trompe, il se forge une horrible chimère,
Tu le sais bien.  Ce n'est pas vrai.  Toi, parle-lui,
Ce qu'hier je pensais, je le pense aujourd'hui.

JACQUEMIN, suppliant.
Janik!

JANIK, toujours à sa mère.
        Il n'ose pas me croire; mais toi-même
Dis-lui donc qu'il le doit, et que tu veux qu'il m'aime.
        (Voulant courir à lui.)
Jacquemin!

MARIE-ANNE, s'interposant.
               Jacquemin, vous avez entendu.

JACQUEMIN
Oh!  pardon!  J'ai mal fait de venir.  J'aurais dû
M'embarquer, fuir ainsi qu'un passant qu'on oublie.
Car cet amour, Janik, c'est crime et c'est folie.
Ecoutez-moi.  J'ai peur de vous peiner vraiment.
Je voudrais m'expliquer et je ne sais comment.
Oui, je vous aime, et du plus profond de mon âme;
Mais quoi!  Rien que de vous l'avouer, c'est infâme,
Puisque Pierre est vivant, lui, votre fiancé,
Mon ami.
                        Tenez, je vous fais juge.
Que votre loyauté, Janik, soit mon refuge.
Dites, dites vous-même...

JANIK, éperdue.
                             Oh!  non, non, par pitié.

JACQUEMIN
Dites que je ne peux trahir cette amitié,
Que vous m'estimez trop pour m'en croire capable,
Et que si je cédais à notre amour coupable,
Vous me jugeriez lâche et ne m'aimeriez plus.

JANIK, à sa mère.
Mais cet amour, c'est toi preque que le voulus,
Ma mêre; devant toi voici qu'on le réprouve,
Et tu ne réponds rien!

MARIE-ANNE
                         Que répondre?  Je trouve
Qu'il a raison.

JANIK
                Hélas!  Mais je l'aime, pourant.

JACQUEMIN, essayant d'être calme.
O Janik, j'ai besoin de courage en partant,
Et pour que je sois fort, vous-même soyez forte.
Que ce soit un vaillant souvenir que j'emporte!
Qui sait!  Peut-être un jour nous pourrons nous revoir
Fiers d'avoir bravement rempli notre devoir
En lui sacrifiant un espoir éphémère;
Car vous serez heureuse alors, et...

JANIK, éclatant en sanglots dans les bras de sa mère.
                                         Ho!  ma mère!

JACQUEMIN, la voix déjà pleine de larmes.
Janik, ne pleurez pas ainsi.

JANIK, redoublant.
                               Mon Dieu!  mon Dieu!

JACQUEMIN
Ma Janik!
        (Crevant en sanglots à son tour.)
             Mais moi-même!
        (S'essuyant brutalement les yeux.)
                                Oh!  non!
        (Se sauvant comme un fou.)
                                         Adieu!  Adieu!

SCÈNE IV

Les Mêmes, PIERRE

Au moment où Jacquemin va sortir, Pierre arrive et lui barre la porte.

PIERRE
Eh bien!  Jacquemin!

JANIK
                        Lui!

PIERRE
                                Quoi donc?  Où vas-tu, frère?

JACQUEMIN, affolé.
Je m'en vais, je m'en vais, tu vois.

PIERRE
                                       Reste, au contraire.
Reste, je te cherchais.

JACQUEMIN
                        Tu me cherchais!  Pourquoi?

PIERRE
Pour te dire:  j'ai tort, car j'ai doutè de toi.
Mais grand-père à présent connaît toute l'histoire,
Et combien ton mensonge, ami, fut méritoire;
Et tu seras traité par nous tous désormais
Comme mon frère.

JACQUEMIN
                       Moi, ton frère!  Oh!  plus jamais!

PIERRE
Quoi!  Tu refuses?

JACQUEMIN, sombre.
                       Oui.

PIERRE, voyant tout le monde atterré.
                           Mais, qu'avez vous, ma tante?
Et vous?  Pourquoi Janik est-elle sanglotante?
Pourquoi vous laisez-vous?  Pourquoi cet air navré?
        (Un grand silence.)

JANIK
Eh bien!  puisqu'il le faut, c'est moi qui parlerai.
Je ne veux point garder un secret qui m'opprime.
C'est à vous le cacher qu'il deviendrait un crime.
Mais nous ne sommes pas coupables, non, vraiment.
Car nous n'avons pas cru mal faire en nous aimant.

PIERRE
Vous vous aimez!

JACQUEMIN
                        Grand Dieu!

MARIE-ANNE, à Janik.
                                      Qu'as-tu-dit?  Quelle faute!

PIERRE
Laissez!  Elle a raison de parler à voix haute.
Entre gens comme nous, tout dire est un devoir;
Et cet amour, j'avais le droit de le savoir.

JANIK
Mais j'ai le droit aussi de vous faire connaître
Comment à cet amour s'est donné tout mon être,
Et sans que votre cur en puisse être offensé.
Quand je le vis, ce fut pour moi le fiancé,
L'absent, tel que l'avait rêvé ma longue attente;
Et plus je l'aimai, plus je vous étais constante.

PIERRE
Soit!  Mais lui, lui!  Souffrir qu'on l'aime sous mon nom!
Cela, je ne peux pas le lui pardonner, non!
Ne le défendez plus.  Sa honte s'en accroît.
Ah!  c'est de vous aimer qu'il n'avait pas le droit.
Et de cela surtout, Jacquemin, je t'accuse.
Le voilà, le vrai crime, et qui n'a pas d'excuse,
Et que rien n'absout, rien, pas même ton remord.
Quoi!  Ton ami, ton vieil ami, tu le crois mort;
Et tu viens, et tu vois sa promise, et tu l'aimes,
Sans respect pour celui que roulent lese flots blêmes,
Pauvre être à l'abandon souffleté par le vent!
Quoi!  Tu ne t'es pas dit, même:  «Et s'il est vivant!
S'il rentre en sa maison, s'il voit la table mise,
S'il exige sa part!...  s'il aime sa promise!»

JACQUEMIN
Mais...

PIERRE
        Enfin, quoi!  Si nous sommes deux à l'aimer!

JACQUEMIN
Tu l'aimes?...  Pardon!

JANIK, à sa mère.
                          Dieu!  Que va-t-il réclamer?

MARIE-ANNE, la consolant.
Ma Janik!

PIERRE
             Que je l'aime ou non, c'est mon affaire.
Qu'importe, au reste?  Car c'est toi qu'elle préfère.
Mais si j'en dois souffrir, n'en prenez pas d'émoi.
Le deuil de mon bonheur ne regarde que moi.
La seule chose ici que je dise et maintienne,
C'est qu'à mon amitié tu fis faillir la tienne,
C'est que, les souvenirs dont nous éetions liés,
Ton mauvais cur les a làchement oubliés.
Jacquemin, Jacquemin, je t'ai connu si brave!
Et tu t'es conduit là comme un pilleur d'épave,
et non pas même encor, mais comme un aigrefin,
Comme un voleur, comme un...

JACQUEMIN, éclatant.
                                    Ah!  c'est trop, à la fin.
J'étouffe.  Je ne peux subir un tel outrage.
Je n'ai pas mérité...  Là, devant elle!...  O rage!
Tiens, sortons!  Battons-nous plutôt!  Egorgeons-nous!

PIERRE
Soit!

MARIE-ANNE, se jetant entre eux.
        Pierre!

JANIK, même jeu.
                Jacquemin, je t'en prie à genoux.

MARIE-ANNE, à Pierre.
Je vais vous dire...

JANIK, même jeu.
                      Moi, Pierre, voici la chose...

JACQUEMIN
A quoi bon lui parler, vous deux, puisqu'il suppose
Que je suis lâche et traître, oui, moi, son Jacquemin.
Moi qui jadis deux fois l'ai sauvé de ma main,
Moi, qui lui dois aussi la vie à trois reprises!
Et c'est moi cependant qu'à ce point tu méprises,
De croire que j'ai pu trahir notre amitié!
Ah!  tu ne m'a pas vu, je t'aurais fait pitié,
Quand j'ai compris soudain que naissait dans mon âme
Cet amour, quand j'ai dit à Janik:  C'est infâme!
Quand je l'ai de mon cur arraché sans merci.
Oui, dans l'instant, mon Pierre, où tu rentrais ici,
Par un suprême effort à te rester fidèle,
Bravement, pour jamais, je m'enfuyais loin d'elle;
Et tu n'as pas le droit de m'insulter autant,
Car je suis aimé, j'aime, et je m'en vais pourtant.


SCÈNE V

Les Mêmes, LEGOËZ

LEGOËZ, du seuil, sans voir encore Jacquemin.
Enfin, te voilà donc.  Je te trouve, mon Pierre.
Tu me laisses là-bas, le dos contre la pierre,
Au soleil, sous couleur de faire les cent pas,
Et tu cours...
        (Apercevant Jacquemin.)
                Ah!  pardon.  Je ne vous voyais pas.
Vous êtes donc rentré chez nous, vous, mauvais drôle?...
C'est-à-dire, non, non.  Pierre m'a dit quel rôle
Le hasard a joué dans tout ce branle-bas,
Et que du reste...  Bref, je ne vous en veux pas.

JACQUEMIN, lui prenant la main.
Oh!  merci.

LEGOËZ, lui offrant l'autre main.
               Vous pouvez, pardieu, prendre la paire.
        (Réfléchissant brusquement.)
Quoique, après tout, me dire ainsi bonjour, grand-père
Quand on n'est pas mon gas, cela ne se fait point.

JANIK
Mais il ne l'a pas fait.

LEGOËZ
                        Mais à brûle-pourpoint.
Eh!  je le vois encor, l'autre soir, quand il entre,
En me disant:  Bonjour, grand-père!...  Mais que diantre,
Je ne m'y serais pas trompé si tout d'abord
Il ne m'eût dit:  Bonjour, grand-père.

JANIK
                                        C'est trop fort.

LEGOËZ
Oui donc, c'est fort.  Entrer hardiment par ma porte
Et me dire...

JANIK
                C'est toi...

MARIE-ANNE
                              Laisse, Janik.  Qu'importe?
Il n'en est pas moins vrai que c'est un brave gas,
Allez, grand-père.

JANIK
                      Oh!  oui, vois-tu.

LEGOËZ
                                        Mais, j'en fais cas.

MARIE-ANNE
Et généreax!...

JANIK
                 Et bon!...

MARIE-ANNE
                             Si vou saviez!...

JANIK
                                                Ecoute!...

LEGOËZ
Ah!  si vous êtes deux à me larguer l'écoute,
Tenons-nous droit.  Les mots vont pleuvoir comme un grain.

JACQUEMIN
Ma seule qualité, c'est d'être un bon marin.

LEGOËZ
Ah!  ah!  Ça qui me plait, mon ami.  Mais, au reste,
Je m'en doutais.  Son pas d'aplomb, sa voix, son geste,
Sa façon d'être gai quand il parle du flot!...
Cela crève les yeux, qu'il est fin matelot.

JANIK, très vivement.
N'est-ce pas, grand-père?

LEGOËZ
                              Ouais!  Mâtin, quel museau rose!
Est-ce que?...
        (Échangeant un regard avec Marie-Anne.)
                Diable!  Au fond, j'y suis pour quelque chose.
A l'abordage, c'est moi qui les ai lancés.
Comme ils auraient été gentils en fiancés!
        (A Janik, haut.)
Tu lui trouves bon air, hein?

JANIK, rougissant.
                                Oui, l'air doux et grave.

LEGOËZ
Grave...  et doux, tu l'as dit, fillette.
        (A Jacquemin.)
                                        Alors, mon brave,
Tu l'aimes, toi, la mer, tu l'aimes?

JACQUEMIN
                                       Oui, ma foi!

LEGOËZ
Ah!  pourquoi mon garçon n'est-il pas comme toi?
Pouquoi s'est il là-bas pris d'amour pour la terre?

PIERRE, se levant de l'escabeau où il s'était assis à 
réfléchir devant l'âtre.
Non, je n'y peux tenir; c'est trop longtemps me taire.
        (il court à la porte.)
Amis, voisins, venez!  Tous!  Venez!

LES AMIS
                                        Que veux-tu?

TOUS
                Que va-t-il dire?

PIERRE
Qu'hommage qoit rendu par tous à la vertu!

JANIK
De peur mon âme est remplié.

PIERRE
Pardonne-moi, frère, je t'en supplie,
Si je t'ai tout à l'heure outragé sans raison.
Pardonne et reste, ami.  Reste en cette maison
Où ton départ ferait répandre trop de larmes.
Restes-y près de moi, ton vieux compagnon d'armes;
Près du grand-père, dont l'espoir aura fleuri;
Car Janik n'aura pas un terrien pour mari;
J'avais des droits sur elle, et je les abandonne.
        (Montrant Jacquemin.)
Le mari qu'elle avait rêvé, je le lui donne.

JACQUEMIN
Quoi!  Pierre, il se pourrait, vraiment...!

JANIK
                                            Pierre, oh!  merci!

LEGOËZ
Marie-Anne, et vous tous, que la leçon vous rende
Pieux envers la mer, bonne autant qu'elle est grande.
Nul ne doit lui tenir des propos hasardeux.
J'espérais un seul gas.  La mer nous en rend deux.
Que par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
Nul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
Ne dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.

JANIK, MARIE-ANNE, JACQUEMIN, PIERRE, ET VOISINS
Nul ne doit lui tenir des propos hasardeux.
Il avait un seul gas.  La mer lui en rend deux.

TOUS
Que par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
Nul n'a le droit de mettre en doute sa justice.

JANIK, MARIE-ANNE, JACQUEMIN, LEGOËZ
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,

TOUS
Ne dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer. 




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Input by Lyle Neff, July 1997