Last updated: July 25, 1997
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César Cui

LE FLIBUSTIER

COMÈDIE LYRIQUE EN TROIS ACTES

Libretto by JEAN RICHEPIN, after his play


Preliminaries | Act I | Act II | Act III

LE FLIBUSTIER

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

LEGOËZ, JACQUEMIN, JANIK, MARIE-ANNE

Ils sont à table, achevant le repas de midi: le grand-père entre Janik et 
Jacquemin, et Maria-Anne près de sa fille.  Avec la famille, une dizaine d'amis 
sont à table, qui reprennent en chur quelques répliques.

JACQUEMIN
Une autre fois, c'était près de la Guadeloupe,
Avec trois bâtiments, trois, dont une chaloupe,
Nous avons déconfit (et, je vous en réponds,
Bellement) douze nefs, je dis douze, à trois ponts.

LEGOËZ, cognant la table du poing.
Ah!  par exemple, non!  Là, le gas nous en conte.

JACQUEMIN
Du tout.

LEGOËZ
            Ces Espagnols!  Ils n'avaient pas de honte!
Douze vaisseaux, quand vous, vous n'en aviez que trois!

JACQUEMIN
Trois.

LEGOËZ
        Et vous les avez battus?

JACQUEMIN
                                    Un peu, je crois
Tous tués!

MARIE-ANNE ET JANIK, avec un mouvement d'effroi.
               Oh!

JACQUEMIN
                   Ce sont des âmes scélérates.
Songez!  Nous traiter, nous, des marins, en pirates!
Qui tombait dans leurs mains vivant, était pendu.
Mais c'était, comme on dit, mal prêté, bien rendu;
Car de leur douze nefs, il n'en resta pas une,
Et la mer, ce soir-là, quoiqu'il fit clair de lune,
Fut rouge et toute en feu comme au soleil couchant.

MARIE-ANNE
C'est affreux.

JANIK, bas, à sa mère.
                Tout de même, il n'a pas l'air méchant,
Regarde.

LEGOËZ
            Et les Anglais, tu ne m'en parles guère?

JACQUEMIN
Mais c'est aux Espagnols que nous faisions la guerre.

LEGOËZ
Tant pis!  J'aimerais mieux si c'était aux Anglais.

JACQUEMIN
Nous leur avons aussi chanté quelques couplets
A l'occasion.

LEGOËZ
                Bon!  Et salés, je suppose?

JACQUEMIN
Oui.

LEGOËZ
        Dis un peu.

JACQUEMIN
                        Mais c'est encor la même chose:
Avec le flibustiers, c'est toujours au refrain
L'autre qui danse, et nous qui jouons du crinerin.

JANIK, bas, à sa mère.
Tu vois comme il est gai, ma mère, autant que brave.

LEGOËZ, à sa bru.
Marie-Anne, allez donc nous quérir à la cave
Du vin.
        (Marie-Anne se lève et se dirige vers la porte de gauche.  A Jacquemin:)
        Ça fait couler le cidre.

JACQUEMIN
                                Merci, non.

LEGOËZ, à Marie-Anne qui s'est arrêtée.
Allez quand même.

MARIE-ANNE
                        Oui, oui.
        (Elle sort par la porte de gauche.)


SCÈNE II

Les Mêmes, moins MARIE-ANNE.

LEGOËZ, à Jacquemin.
                                C'est un vin de renom.
Il me vient de Bordeaux.

JACQUEMIN
                            Quand il viendrait de Rome,
Il ne vaut point le cidre, âpre et fleurant la pomme.
Ah!  J'en ai bu, là-bas, toutes sortes de vins,
Pris sur les Espagnols, des plus vieux, des plus fins,
Alicante, Xèrès, Porto; que sais-je encore!
Mais nul, de quelque nom fameaux qu'on le décore,
Ne m'a fait oublier la boisson des aïeux,
Ce bon cidre breton, raide au cur, clair aux yeux,
Qui vous regaillardit le courage et la mine,
Et qui, lorsqu'un rayon de soleil l'illumine,
Ressemble aux cheveaux d'or des filles du pays.

LEGOËZ, à Janik.
Te voilà bouche bée et les yeux ébahis,
Janik!  Ah!  Le matin te tient dans son sillage.
On apprend à parler, vois-tu, quand on voyage.

JANIK, rougissant.
Mais, grand-père,...

JACQUEMIN, troublé.
                        Pardon, j'ai trop parlé.

LEGOËZ
                                                 Non point.
Toutes voiles dehors!  Ne cherche plus le point,
Tu l'as trouvé Navigne au plus près sans attendre.
        (Le poussant du coude.)
Va donc, roucoule-lui quelque chose de tendre.

JACQUEMIN, très gêné et respectueux, à Janik.
Croyez bien...

JANIK, même jeu.
                Je vous crois, mon cousin.

LEGOËZ
                                              Sont-ils fous!
Ah!  ça, voulez-vous bien ne pas vous dire vous!
Quels drôles d'amoureux, tout confits en vergogne!
        (A Jacquemin.)
De mon temps, on mettait plus d'âme à la besogne;
Et, tout vieux que je suis, je t'y ferais quinaud.
Benèt, va!


SCÈNE III

Les Mêmes, MARIE-ANNE.

MARIE-ANNE, rentrant avec une bouteille.
              Qu'avez-vous? Quoi donc?

LEGOËZ, lui montrant successivement Janik et Jacquemin.
                                           Cet air penaud,
Regardez-moi, le nez baissé, sans rien répondre;
Et l'autre qui rougit comme un coq prêt à pondre.

MARIE-ANNE
Mais pourquoi?

LEGOËZ
                   Parce qu'ils ont peur de se choyer,
Que je leur dis de rire et de se tutoyer,
Et qu'ils trouvent cela très mal, à ce qu'il semble.
        (Il débouche la bouteille et verse du vin.)

MARIE-ANNE
Voilà si peu de temps, vraiment, qu'ils sont ensemble.

LEGOËZ
Eh!  bon Dieu!  sont-ils pas unis depuis quinze ans!
Et quand se diront-ils des mots doux et plaisants,
Si, pour le peu de jours que le gas reste à terre,
L'un ne veut point parler et l'autre doit se taire?
        (lui montrant Janik, très émue.)
                        Voyez sa joue en floraison.
Nest-ce pas, ma Janik, que le vieux a raison,
Et que les mots d'amour, malgré ton air farouche,
Ont besoin de monter de ton cur à ta bouche?
Et n'eût-on que trois jours à s'aimer, il est sage,
Quand Dieu veut les offrir, de les prendre au passage.
Allons, parle.  Il n'est pas à ton goût, donc, mon gas?
Beau?  Fier?

JANIK, baissant les yeux.
                 Je ne dis pas.

LEGOËZ
                               Comment!  Tu ne dis pas!
Alors il est vilain?

JANIK
                     Non, dame.

LEGOËZ
                                  Sans courage?

JANIK
Oh!  non.

LEGOËZ
            Mauvais marin renâclant à l'ouvrage?

JANIK
Je ne crois pas.

LEGOËZ
                  Enfin, quoi!  Tel que le voici.
Il n'a pas l'agrément de te plaire.

JANIK, naïvement.
                                     Mais si.

LEGOËZ, triomphant.
Allons donc!

MARIE-ANNE, à part.
                 Que fait-il?

LEGOËZ, à Jacquemin.
                            Et toi, la bouche close.
Tu ne te sens pas là pour elle quelque chose?
Elle n'a pas bon air, bon cur, l'esprit subtil,
Des yeux?...  Ah!  mon gaillard, comment te les faut-il,
Si devant ces yeux-là, plus clairs que des étoiles,
Tu n'as pas l'âme en fête et du vent dans les voiles?

MARIE-ANNE
Mais...

LEGOËZ
         Taisez-vous, ma bru.

MARIE-ANNE
                                Pourtant...

LEGOËZ
                                              Faites un nez
D'une aune, il ne m'en chaut.  C'est vous que les gênez,
Vous voyez bien.

MARIE-ANNE
                    Comment?

LEGOËZ
                                Oui, vous.  Et moi de même.
Il faut être à deux, seuls, pour se dire:  je t'aime.
Tiens!  je n'ai pas encor fait mon tour sur le quai.
Allons!
        (Il se lève, et tous l'imitent.)
         Mais j'ai besoin d'être un brin remorqué
Aujourd'hui.  Cidre, vin, le tout si délectable!
        (Prenant les bras de Marie-Anne.)
Votre bras.

MARIE-ANNE, montrant la table à desservir.
               Mais...

LEGOËZ
                        Ils vont débarrasser la table,
Laissez.

MARIE-ANNE
          Quoi!

LEGOËZ
                 Venez donc!

MARIE-ANNE, voulant aller parler à Janik.
                                Janik...,

LEGOËZ, entrainant dehors Marie-Anne.
                                                Elle a vingt ans.
N'empêcuez pas les fleurs de pousser au printemps.
        (Ils sortent tous le deux.  Après le départ de Legoëz et 
de Marie-Anne, les amis chantent le chur suivant, sur lequel ils sortent:)

CHUR
        Laissons à nos amoureux
                Tout le temps d'être heureux.
        Laissons le timide amant
                Se hâter lentement.

        Chacun fait à sa façon
                Son métier de garçon.
        L'un est vif et l'autre est lent.
        L'autre est souvent tout tremblant.

        Pour commencer l'un s'y prend bien
        Par un fort grave entretien.
        L'autre pour tout boniment,
                Marche au but crânement.

        Gare!  mon bel amoureux!
                Ne sois pas si peureux!
        Ohé!  Pousse de l'avant!
                Bon courage et bon vent!


SCÈNE IV

JACQUEMIN, JANIK

Ils sont chacun d'un côte de la scène, parlant à part soi, 
tandis que Janik dessert la table et range les objects dans le buffet.

JACQUEMIN, à part, en faisant machinalement du filet.
Elle doit me trouver stupide.  Mais que faire?
Il fallait tout lui dire.  Or, la maman préfère
Qu'elle ne sache pas que nous avons menti.
Elle l'en instruira quand je serai parti,
Dit-elle.  En attendant, j'ai l'air d'un Nicodème
A rester là tout coi, sans lui dire:  je t'aime.

JANIK, à part.
Pour un brave à trois brins, batailleur sans quartier,
Mon Dieu!  comme c'est donc timide, un flibustier!
Je ne peux pourtant pas lui parler la première.

JACQUEMIN, à part, la regardant aller et venir.
Qu'elle est gentille!  Quels geaux yeux pleins de lumière!
Comme j'aurais béni le ciel à deux genoux
De trouver la pareille en revenant chez nous!
Mais non.  Je n'étais plus attendu par personne.
Ni parents, ni promise, hélas!

JANIK, à part.
                                Il se raisonne:
Car les vrais amoureux sont les plus hésitants.
Il va se décider.  Mais il y met le temps
Tout de même.
        (Toussottant.)
                 Heum!  heum!

JACQUEMIN, à part.
                                  Mon silence est étrange,
Je le vois bien.  Mais quoi?  Que lui dire?  O cher ange,
Si j'en avais le droit, combien je t'aimerais!

JANIK, à part.
Il faudra que ce soit moi qui fasse les frais.
Ah!  c'est trop fort!...  Enfin!...
        (A haute voix.)
                                   Vous ne bavardez guères,
Mon cousin.

JACQUEMIN, à voix étranglée.
                  Non.

JANIK
                        Tantôt, en racontant vos guerres,
Vous n'aviez pas si peur de desserrer les dents.

JACQUEMIN, même jeu.
Sans doute.

JANIK, debout sur en escabeau, près du buffet.
               Aidez-moi donc à mettre là-dedans.
Ces plats.
        (Elle lui désigne deux grands plats restés sur la table près 
de l'âtre.)
Il faut s'apprendre à faire le ménage.

JACQUEMIN, les apportant, et tout rouge.
Voilà.

JANIK, toujours perchée sur l'escabeau.
        Mais qu'avez-vous?  Vous semblez tout en nage.
Pour si peu!  Ce n'est pas bien lourd, voyons, pourtant!

JACQUEMIN, se passant la main sur le front.
Le cidre, peut-être.

JANIK, toujour sur l'escabeau.
                        Oh!  On n'en a pas bu tant!
Et puis, il no doit pas donner si triste mine,
Puisqu'il ressemble, quand le soleil l'illumine,
Aux cheveux d'or...
        (Elle saute à terre en s'appuyant sur l'épaule de Jacquemin.)

JACQUEMIN, vivement.
                        C'est vrai, comme le vôtres, oui.

JANIK, rieuse.
Tiens!  voilà la raison de votre air ébloui?

JACQUEMIN
Oui, c'est...
        (A part, avec douleur.)
                Ah!  ne pouvoir avouer que je l'aime!

JANIK
Mais vous étiez tout rouge et vous voici tout blême.
Pourquoi?

JACQUEMIN
               Je na sais pas.

JANIK, modestement.
                               Peut être vous trouvez
Que je vous parle avec des mots peu réservés,
Que je suis curieuse et bavarde?

JACQUEMIN
                                    Non, certes.
JANIK, de loin.
Dites-moi, mon cousin, pendant les nuits désertes,
Là-bas, quand vous étiez à la barre tout seul,
A quoi pensiez-vous?

JACQUEMIN
                        Mais... au pays..., à l'aïeul,
Au vieux ciel de Bretagne..., à la maison laissée...

JANIK
Et...  c'est tout?

JACQUEMIN, après un silence.
                  Oui.

JANIK
                        Jamais à votre fiancée?

JACQUEMIN, d'un air contraint.
Si, si, bien sûr.

JANIK, se rapprochant un peu.
                Et vous n'entendiez pas, souvent,
La chanson que le soir elle chantait au vent,
Lui confiant son cur avec sa ritournelle
Afin qu'il les portât jusqu'à vous sur son aile?

JACQUEMIN,  de plus en plus troublé.
Janik!...

JANIK, se rapprochant encore.
          Et le matin, quand le jour arrivait,
N'avez-vous jamais lu les mots qu'elle écrivait
Sur les nuages blancs comme son espérance
Que s'en allaient vers vous et qui venaient de France?

JACQUEMIN
Janik, ne parlez pas ainsi, non, par pitié!

JANIK
Je ne fais rien de mal.  C'est de notre amitié
Que je parle.  La chose est toute naturelle.

JACQUEMIN, se sauvant d'elle, à part.
Ah!  l'aimer n'était rien!  Mais être aimé par elle!

JANIK
Pourquoi me fuyez-vous?  Que dites-vous tout bas?
Mon cousin!... Pierre!
        (Voyant qu'il s'éloigne encore davantage.)
                        Hélas!  Pierre!
        (Se laissant tomber désespérée sur une chaise.)
                                        Il ne m'aime pas.

JACQUEMIN
Mademoiselle...  Oh!  mais, pardon.  Je me retire.
Je crains...

JANIK, le retenant d'un regard suppliant.
              Pour m'infliger un si cruel martyre
Que vous ai-je donc fait?  Quoi, depuis si longtemps
C'est à lui que je rêve et c'est lui que j'attends!
Ah!  filles de marins, quel destin que le nôtre!
On nous oublie ainsi.
        (Douloureusement et timidement.)
N'est-ce pas?

JACQUEMIN, résolument.
                Pour ça non, personne autre.

JANIK
                                                Vraiment?

JACQUEMIN
Personne autre, Janik, je vous en fais serment.

JANIK
Alors?...  Alors, Janik vous déplait?

JACQUEMIN, à part.
                                        O souffrance!
Faut-il la laisser croire à mon indifférence,
Quand je l'aime, quand là, d'un seul mot, je pourrais!...
Mais je ne le dois pas.
        (A voix haute avec courage et tristesse.)
                        Ecoutez bien.  Après
Mon départ vous saurez qu'il m'était impossible
De vous dire pourquoi j'ai l'air d'être insensible...

JANIK, joyeuse.
Vous ne l'êtes donc pas?

JACQUEMIN, effrayé.
                             Grand Dieu!  J'en ai trop dit.

JANIK, tout à fait ravie.
Il m'aime!...  Vous m'aimez!

JACQUEMIN, désespéré.
                                Ah!  je suis un bandit,
Un misérable!

JANIK
                Quoi?  que dites-vous?

JACQUEMIN
                                          Un drôle!
Abuser d'une erreur!  Jouer l'infàme rôle
D'un coquin qui se laisse aimer sous un faux nom!
C'est lâche.  C'est affreux.  Je ne veux pas, non, non.

JANIK, épouvantée.
Je ne vous comprends pas.  Quel accès de folie?...

JACQUEMIN, d'une voix haletante.
Ne me condamnez pas, vous, je vous en supplie!
Car ce n'est point ma faute.  Il fallait bien mentir
pour le grand-père.  Et puis, je devais repartir
Dans cinq jours.  La chose enfin fut décidée
Si vite, que je dus obéir sans remord....
Pouvait-on dire au vieux que son gas était mort?

JANIK
Ciel!  Mort!...  Mais alors, vous!...  Un étranger!...  Surprendre
Mes aveux!
        (Elle se cache la tête dans ses mains.)

JACQUEMIN
                Ah!  je sais que je dois vous le rendre;
Et vous avez bien vu tout mon cur révolté
Contre ce vol, commis malgré ma volonté.
Oh!  dites-moi que vous m'en croyez incapable,
Que ce crime, dont seul le hasard est coupable,
Vous n'en accusez pas le pauvre Jacquemin,
Et que vous consentez à lui serrer la main,
Car c'est la main d'un bon garçon, digne d'estime,
Qui d'un sort malchanceux, comme vous, fut victime,
Mais qui vaut qu'on en garde un loyal souvenir
Quand il sera parti pour ne plus revenir.

JANIK, prenant la main qu'il lui a tendue.
Je ne vous en veux pas, non.
        (Accablée.)
                                Mais je vous en prie,
Laissez-moi seule.  J'ai l'âme toute meurtire.
        (Elle tombe assise en pleurant.)

JACQUEMIN
Du calme!  S'il allait rentrer à la maison,
L'ancien comprendrait tout.

JANIK, se ressaisissant un peu.
                                Oui, vous avez raison.
Allez le retrouver, vous.  Bercez sa chimère,
Il le faut...  Ne laissez rien voir...  Priez ma mère
De venir près de moi, si c'est possible, un peu.
Dites-le lui tout bas, n'est-ce pas.
        (Eclatant en sanglot.)
                                      Ah!  mon Dieu!

JACQUEMIN, voulant s'approcher pour la consoler.
Mais...

JANIK
         Allez.  Je serai plus forte tout à l'heure.
        (Elle se rejette contre la table, la face dans ses mains.)

JACQUEMIN, du seuil, la contemplant.
Heureux les morts qui sont aimés, car on les pleure!
        (Il sort désespéré, tandis qu'ell reste immobile, à 
sangloter toute seule.)


SCÈNE V

JANIK

JANIK, seule, se redressant brusquement.
Voyons, ce que j'éprouve est mal.  C'est insensé.
C'est criminel.  Mon Pierre est mort, mon fiancé;
Et ce n'est pas sa mort qui fait couler mes larmes.
Non, toutes mes rancurs et toutes mes alarmes
Sont pour l'autre.  On plutôt (je suis folle, vraiment!)
Cet autre, un étranger, il me semble qu'il ment
Quand il dit que ce n'est pas Pierre qu'il se nomme.
Je le voyais pareil à lui, le fier jeune homme
Que j'ai fidèlement si longtemps attendu.
Comment croire, l'ayant trouvé, qu'il est perdu?
En vain je fais effort à distinguer moi-même
L'un de l'autre.  Il n'est qu'un, lui que j'aime et qui m'aime.
Tel je l'avais rêvé, tel il est revenu.
Il n'est pas mort.  Il vit!  Car je l'ai reconnu.
Ah!  je n'ai pourtant pas une âme de parjure.
Sainte Vierge, à mes vux je ne fais pas injure,
Et je tiens bravement tout ce que promets,
Puisqu'en l'aimant ainsi, c'est Pierre que j'aimais.


SCÈNE VI

JANIK, MARIE-ANNE

MARIE-ANNE, entrant vite.
Janik!

JANIK, se jetant dans les pras de sa mère.
        Ma mère!

MARIE-ANNE
                    Il t'a tout dit, je le devine.

JANIK
Oui, tout.

MARIE-ANNE
            Ce pauvre Pierre!  Hélas!  la main divine
Aura jusqu'à la fin été dure pour nous.
Mais, comme dit grand-père, il faut à deux genoux,
Sans se plaindre, accepter tous les maux qu'elle envoie.
Bien heureux qu'on nous laisse encore cette joie
D'épargner au vieillard le coup dont il mourrait!

JANIK, tristement.
Pourquoi ne m'as-tu pas contié ce secret
Tout de suite?  Pourquoi m'avoir aussi trompée?

MARIE-ANNE
Je craignais que du coup tu ne fusses frappée
Toi-même.  Tout cela s'est fait si brusquement!
Ton bonheur fut si vif dans le premier moment!
Te confier la chose alors, c'était te rendre
Si triste!  Et le grand-père ainsi pouvait l'apprendre.

JANIK
Tu crus bien faire, hélas!  Et tu fis mal, ma mère.
Après tant de bonheur ma peine est plus amère.
        (éclatant)
                                Ah!  c'est ta faute,
Ma mère!  Que veux-tu?  J'ai cru que c'était lui,
Et je l'aime à présent.

MARIE-ANNE
Qui?  Jacquemin?

JANIK
                      Mais oui.
Je n'ai fait qu'obéir à mon serment tenu.

MARIE-ANNE
Pardonne-moi, Janik.  J'ai manqué de prudence,
C'est vrai.
        (Se détachant d'elle, et à part.)
              Mais, après tout, qui sait?  La Providence
A de secrets dètours et ne fait rien en vain.
Qui sait si ce n'est point par un ordre divin?...
        (Revenant à Janik.)
Il t'aime, n'est-ce pas?

 JANIK
                        J'en ai la certitude.
Il ne me l'a pas dit:  mais tout, son attitude,
Sa peur, sa voix tremblante et son regard troublé,
Et jusqu'à son silence enfin, tout m'a parlé.
Il m'aime d'un amour profond, sincère et tendre;
Et plus il s'est gardé de la laisser entendre,
Plus je l'aime.  Si tu savais comme il est grand,
Généreux, bon, loyal, brave, et comme il comprend
Tout ce que nous faisons pour le pauvre grand-père,
Et comme il l'aimerait!...  Mais qu'est-ce que j'espère?
Je suis folle.

MARIE-ANNE
                 Non pas.

JANIK
                         Quoi?  Que dis-tu?

MARIE-ANNE 
Ma Janik, ton bonheur evant tout, il le faut.
Si je l'accepte ainsi, que Dieu me le pardonne!
Mais il semble que c'est sa main qui te le donne.
Il nous le doit, vois-tu, pour payer tant de morts.
Va, ma fille, tu peux la cueillir sans remords,
La fleur d'espoir par Dieu lui-même ensemencée.
Avec l'homme que veut ton cur, sois fiancée.

JANIK, ravie.
Oh!  mère!...  Mais comment?...

MARIE-ANNE
                                     Bon, n'aie aucun émoi.
J'arrangerai.


SCÈNE VII

Les Même, PIERRE

PIERRE, en costume de chercheur d'or, culotte et guétres du cuir, grand sombrero 
à la main.
                Bonjour, la famille!  C'est moi.

MARIE-ANNE
Grand Dieu!

JANIK, épouvantée
                Qui, lui?

PIERRE
                        Moi, donc.

JANIK,  à sa mère.
                                      Qu'est-ce que veut cet homme.
Ma mère?

PIERRE, s'avançant vers Janik.
             N'est-ce pas Janik, vous, qu'on vous nomme?

JANIK
Oui, mais...

PIERRE
               Eh bien!  pourquoi ces airs épouvantés
Je suis suis votre cousin, Pierre.

JANIK
                                    Oh!  non.  Vous mentéz.

PIERRE
Ah!  Par exemple, si je mens, que Dieu me damne!
Regardez-moi, voyons, ma tante Marie-Anne.

JANIK
O ma mère, dis-moi que c'est un étranger,
Je t'en prie.

PIERRE
               En quinze ans d'absence on peut changer.
D'ailleurs, quand je partis, Janik était gamine.
Mais vous, ma tante, vous!

MARIE-ANNE
                                Oui, plus je l'examine...

PIERRE
Vous me reconnaissez!  Quelle est donc la raison
De m'accueillir comme un intrus dans ma maison?

MARIE-ANNE
Pardon!  Je vous dirai la chose tout à l'heure.

JANIK
Mais c'est donc vrai!
        (Elle pleure.)
                        Mon Dieu!  qu'ai-je fait?

PIERRE
                                                    Elle pleure!
Comment!  Quand je reviens enfin, riche et joyeux,
Avec de l'or pour vous et pour le pauvre vieux.
Où donc est-il, mon brave ancien, que je l'embrasse?
Celui-là n'est pas homme à renier sa race;
Et s'il pleure, lui qui m'aimait si tendrement,
Ce sera dans mes bras et de ravissement.

JANIK, à part.
Hélas!  Combien je suis envers lui criminelle!

MARIE-ANNE
Écoutez, Pierre.  Par la justice éternelle
Je vous jure que si nos curs semblent navrés...
Mais quand vous saurez tout, vous nous pardonnerez.
La hasard a tout fait.  Le crime n'est point nôtre.

PIERRE
Quel crime?

MARIE-ANNE
                Voici.

JANIK, qui s'était reculée jusqu'à la fenêtre.
                       Ciel!  le grand-père!
        (Se cachant la face dans le mains.)
                                            Avec l'autre!

PIERRE, se dirigeant vers la porte.
Grand-père...

MARIE-ANNE, le retenant.
                Taisez-vous, que je lui parle avant.
Par pitié!


SCÈNE VIII

Les Mêmes, LEGOËZ, puis JACQUEMIN

LEGOËZ, dès le seuil.
           Tiens, quel est cet homme?

JACQUEMIN, entré derrière lui, apercevant Pierre.
                                         Toi, vivant!
        (Courant pour se jeter dans les bras de Pierre.)
Ah!  que je suis content de te revoir, mon brave!

PIERRE, l'arrêtant du geste.
Pardon!  D'un peu plus loin.

JACQUEMIN
                                Qu'as-tu donc?  Cet air grave?
        (Il lui tend la main que Pierre ne prend pas.)

PIERRE
Je devine.

JACQUEMIN
            Comment!  Me refuser la main!

PIERRE
Je ne la serre pas aux traîtres, Jacquemin.

LEGOËZ, qui a écouté jusque-là sans comprendre.
Jacquemin!  Que dit-il?

MARRIE ANNE ET JANIK
                           Mon Dieu!

JACQUEMIN
                                        Mais...

PIERRE
                                                 C'est infâme.
Je comprends.  Il a dû vous dire...

JACQUEMIN
                                       Sur mon âme,
Je te fais serment, Pierre...

LEGOËZ
                               Ah!  ça, vous êtes fous!
        (Montrant Jacquemin.)
Lui, Pierre!  De qui donc se moque-t-on?

PIERRE, terrible.
                                              De vous.
Oui, grand-père, de vous qu'a trompé cette engeance.
Mais voici votre gas pour en tirer vengeance.

LEGOËZ
Vous?

PIERRE
        Oui.

LEGOËZ, se ruant vers Jacquemin et lui montrant Pierre.
                C'est lui mon gas?

JACQUEMIN
                                   Oui, c'est lui.

LEGOËZ
                                                  Mais alors.
Toi!  Toi!

JANIK, suppliante.
             Grand-père!

MARIE-ANNE
                          On va tout vous dire.

LEGOËZ, à Jacquemin, d'une voix terrible.
                                                 Dehors!
Va-t'en!

JACQUEMIN
          Ecoutez-moi.

LEGOËZ
                        Va-t'en sans plus attendre,
Misérable!

JACQUEMIN
              Entendez...

LEGOËZ
                          Je ne veux rien endendre.

PIERRE
M'avoir volé mon nom!

LEGOËZ
                           Mon cur!...

PIERRE
                                          C'est un bandit.

JACQUEMIN, se révoltant.
Ah!  cependant...

LEGOËZ
                    Va-t'en, te dis-je, et sois maudit!

MARIE-ANNE, courant à Legoëz.
Souffrez pourtant que moi...

LEGOËZ
                                Non!  Sa fourbe est trop claire.

MARIE-ANNE, à Jacquemin, bas.
Partez!  Nous calmerons ensuite sa colère.

JACQUEMIN
M'en aller comme un gueux jeté sur le chemin!
Oh!  non, non!

JANIK, allant à lui et sans être entendue des autres.
                 Va, c'est toi que j'aime, Jacquemin.

JANIK ET MARIE-ANNE, à Jacquemin.
        Obéis!  c'est Janik qui le réclame.
             Pense donc à ce qu'elle t'a dit.
                  Certes, tu n'es pas un bandit.
                  A toi seul, pauvre maudit,
                        Est son âme.

JACQUEMIN
        Je ferai ce que sa voix réclame
        Puisque après teut je suis innocent,
        Qu'importe de partir à présent,
                De fuir, chassé, maudit!
                        J'ai son âme.

LEGOËZ ET PIERRE
Se jouer d'un vieillard!  Abuser son âme!
Mentir comme un traître, un pirate, un bandit!
                Va, sors, sois maudit!
                     Sors, infâme! 




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Input by Lyle Neff, July 1997